Les missions du poste

Établissement : Université de Tours École doctorale : Sciences de la Société : Territoires, Economie, Droit - SSTED Laboratoire de recherche : LÉO - Laboratoire d'Economie d'Orléans Direction de la thèse : Catherine BROS ORCID 0000000268955132 Début de la thèse : 2026-10-01 Date limite de candidature : 2026-05-15T23:59:59 L'Inde, aujourd'hui l'une des principales puissances économiques mondiales, connaît une croissance soutenue mais marquée par des déséquilibres structurels persistants, en particulier sur le marché du travail. Depuis plusieurs décennies, la création d'emplois progresse moins rapidement que la population active, traduisant un phénomène de croissance sans emploi (Chandrasekhar & Ghosh, 2015 ; Rajan & Lamba, 2023). Cette situation s'explique notamment par une spécialisation dans des services à forte intensité de compétences mais peu créateurs d'emplois, combinée à une faiblesse du secteur industriel, limitant l'absorption de la main-d'oeuvre issue de l'agriculture (Erumban et al., 2019).
Dans ce contexte, le modèle de développement indien fait l'objet de débats. Face à la concurrence industrielle de la Chine, certains travaux récents suggèrent que l'Inde pourrait s'appuyer davantage sur l'exportation de services, secteur dans lequel elle dispose d'un avantage comparatif (Nath & Goswami, 2018). Toutefois, cette stratégie soulève une question centrale : est-elle en mesure de générer des emplois en quantité et en qualité suffisantes pour absorber les millions de nouveaux entrants sur le marché du travail ?
Cette interrogation est d'autant plus cruciale que l'économie indienne reste caractérisée par une forte dualité entre un secteur formel relativement productif (Rabbani & Raj 2024) et un vaste secteur informel, concentrant la majorité de l'emploi (ILO, 2024). Dans ce cadre, la transformation numérique, notamment l'essor des technologies digitales et de l'intelligence artificielle (« IA »), apparaît comme un choc potentiellement structurant.
D'un côté, la digitalisation peut faciliter la diffusion des technologies et des pratiques productives du secteur formel vers le secteur informel, réduisant les coûts d'information et favorisant des gains de productivité. Elle pourrait ainsi contribuer à une convergence entre les deux segments de l'économie et soutenir un processus de formalisation (Nguimkeu & Okou, 2021 ; Ndoya et al., 2023).
Toutefois, ces effets demeurent ambigus. Si la digitalisation peut générer des dynamiques de convergence entre entreprises, elle modifie également les contraintes spatiales en permettant des interactions économiques à distance(Cariolle & le Goff, 2023). Dès lors, les entreprises peuvent s'insérer dans des réseaux de production sans être soumises aux mêmes pressions locales, notamment sur les salaires. Ce découplage potentiel entre intégration productive et ancrage local des marchés du travail est susceptible de contribuer au maintien d'un segment informel compétitif fondé sur une main-d'oeuvre peu coûteuse.
Ainsi, la transformation numérique ne constitue pas seulement un levier de modernisation, mais un facteur de recomposition des relations entre secteurs formel et informel.
La question centrale de cette thèse est donc la suivante :

La digitalisation en Inde favorise-t-elle une convergence entre secteurs formel et informel via des mécanismes de diffusion technologique, ou contribue-t-elle au contraire à la reproduction - voire au renouvellement - de la dualité économique en dissociant les lieux de production des lieux de formation des salaires ?
Pour répondre à cette question, la thèse s'articule autour de trois interrogations complémentaires :
1. La proximité avec des entreprises formelles digitalisées génère-t-elle des spillovers de digitalisation vers les entreprises informelles, susceptibles d'accroître leur productivité et leur demande de travail qualifié ?
2. La digitalisation des interactions inter-firmes réduit-elle l'importance de la proximité géographique, permettant aux entreprises informelles de s'insérer dans des chaînes de valeur tout en échappant aux pressions salariales locales ?
3. Les transformations technologiques conduisent-elles à une formalisation accrue de l'emploi dans les secteurs digitalisés, ou à une polarisation renforçant la segmentation du marché du travail ?
La littérature en économie du développement met en évidence le rôle central de la transformation structurelle dans les trajectoires de croissance, notamment à travers le passage de l'agriculture vers l'industrie et les services. Dans de nombreuses économies émergentes, cette transition s'accompagne toutefois d'une persistance importante de l'informalité, qui limite la productivité agrégée et la diffusion des gains de croissance.
Parallèlement, un vaste corpus en économie du travail et du développement s'est intéressé aux déterminants de l'informalité et aux mécanismes de formalisation, en soulignant le rôle des frictions institutionnelles, des coûts de régulation et des structures productives duales. Plus récemment, la littérature sur la diffusion technologique et l'économie numérique a mis en évidence les effets potentiels des technologies digitales sur la productivité des entreprises, les interactions inter-firmes et les gains d'efficacité liés à la réduction des coûts d'information.Cependant, les effets de la digitalisation sur les économies caractérisées par une forte informalité restent encore peu compris. D'une part, la littérature souligne des mécanismes de convergence via les spillovers technologiques et la formalisation via la croissance et les gains de productivité. D'autre part, certains travaux suggèrent que la réduction des contraintes spatiales et l'intensification des interactions à distance peuvent affaiblir les mécanismes locaux de formation des salaires et contribuer au maintien de segments informels compétitifs.
Dans ce contexte, les effets de la transformation numérique sur la dualité formel-informel et sur les dynamiques d'emploi dans les économies émergentes constituent un champ encore largement ouvert, auquel cette thèse entend contribuer. L'objectif principal est d'analyser dans quelle mesure la transformation numérique modifie les relations entre secteur formel et informel en Inde, ainsi que ses implications pour l'emploi.
Trois objectifs spécifiques structurent l'analyse :
- Diffusion technologique : évaluer si la digitalisation se diffuse du secteur formel vers le secteur informel, notamment à travers des effets de proximité, et si cette diffusion se traduit par des gains de productivité et des besoins accrus en main d'oeuvre qualifiée.
- Organisation des interactions économiques : analyser comment la digitalisation transforme les relations inter-firmes, en particulier en réduisant les contraintes géographiques et en modifiant les mécanismes de concurrence sur tous les marchés, en particulier celui du travail.
- Structure de l'emploi : examiner si les transformations technologiques favorisent la formalisation des travailleurs et la montée en qualification des emplois, ou si elles renforcent la polarisation et la segmentation du marché du travail.
La thèse adopte une stratégie empirique reposant sur la combinaison de plusieurs bases de données et d'outils économétriques visant à identifier des relations causales.
Le premier axe mobilise des données d'entreprises issues des enquêtes industrielles et du secteur informel, notamment l'Annual Survey of Industries (ASI) pour le secteur formel et l'Annual Survey of Unincorporated Sector Enterprises (ASUSE) pour le secteur informel par le Ministry of Statistics and Programme Implementation (MOSPI, ministère des statistiques et de la mise en oeuvre des programmes en Inde), couvrant principalement la période récente (environ 2021-2024), afin de construire des indicateurs de digitalisation à un niveau géographique fin. L'objectif est d'identifier des effets de diffusion locaux (spillovers) du secteur formel vers le secteur informel, en exploitant les variations spatiales de la digitalisation et en contrôlant pour les caractéristiques observables, les effets fixes étant incorporés dans la construction de l'indicateur de digitalisation.
Le deuxième axe combine des données d'entreprises géolocalisées et des données d'emploi pour analyser les relations inter-firmes et leurs effets sur la formation des salaires. En complément des données nationales, les enquêtes de la Banque mondiale, notamment les World Bank Enterprise Surveys (WBES) et les Informal Sector Enterprise Surveys (ISES)afin de mieux caractériser les comportements des entreprises. Les ISES correspondent à la vague 2022, tandis que les WBES sont mobilisées à partir de différentes vagues disponibles notamment les vagues 2014, 2016 et 2022. L'approche consiste à comparer des entreprises similaires selon leur degré de digitalisation et leur insertion dans des réseaux de production, afin d'identifier dans quelle mesure la digitalisation permet de s'affranchir des contraintes géographiques.
Le troisième axe repose sur une analyse dynamique à partir de données sectorielles et individuelles sur plusieurs périodes, notamment issues du Periodic Labour Force Survey (PLFS) couvrant les années 2017-2025. . Il vise à mesurer l'impact de la digitalisation sur la structure de l'emploi, en distinguant les effets selon le niveau de qualification et en étudiant les transitions sur le marché du travail, notamment les passages d'un emploi informel vers un emploi formel et réciproquement.
Dans l'ensemble, la stratégie empirique combine variations spatiales, sectorielles et temporelles afin de rapprocher corrélations observées et interprétations causales.

Le profil recherché

Master en économie du développement avec un intérêt marqué pour l'économie du travail
Connaissances approfondies en économétrie
Connaissances de la littérature sur le travail informel dans les économies émergentes
Anglais C1/C2

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